gestion de l'offre

Rédigé par Lionel Levac – collaborateur d’Agro Québec

Depuis des mois, on entend tout et n’importe quoi à propos de la Gestion de l’offre. Et il apparaît en bout de ligne que les menaces à l’endroit de ce système viennent autant de l’intérieur que de l’extérieur du pays. 

La Première Ministre de l’Alberta, Danielle Smith dit vouloir un libre marché entre le Canada et les Etats-Unis. Position catégorique qui implicitement amènerait la disparition de la Gestion de l’offre. Et il y a vraisemblablement d’autres Premiers Ministres, sous la pression de leurs députés ou militants qui accepteraient de céder sur cette question face aux américains. 

Que dire aussi de la Loi adoptée par le Parlement canadien, à l’unanimité des députés en faveur d’une protection de la Gestion de l’offre dans tout traité commercial à venir? Ce vote est une victoire pour le Bloc québécois qui a présenté à quelques reprises la loi en question, avant qu`elle ne soit votée. Mais on voit bien, encore une fois, que remporter une bataille ne veut pas dire gagner la guerre. Le silence de certains politiciens fédéraux ces dernières semaines est de mauvais augure.  

D’autres menaces à l’intérieur même du Canada encouragent certes les représentants américains et leur chef Donald Trump à poursuivre leur « bombardement » systématique des remparts de la Gestion de l’offre.  On ne compte plus les salves lancées par l’Institut économique de Montréal qui souhaite la disparition du système et globalement une libéralisation de tous les marchés… pas seulement pour le lait, les œufs et la volaille. Spécifiquement pour la Gestion de l’offre, l’Institut évalue que chaque canadien paie chaque année 224$ de plus qu’un citoyen américain pour se procurer ces produits. Mais attention, la Gestion de l’offre n’implique aucun programme de soutien financier aux agriculteurs. Ceux-ci tirent leurs revenus du marché. Aux États-Unis, c’est le libre marché mais le Trésor public doit fréquemment intervenir et aider les producteurs. 

 Justement, cette année, pour le seul programme de compensation des coûts élevés des aliments du bétail, le Département américain de l’Agriculture va verser 123 millions US aux producteurs de lait. Et partout ailleurs dans le monde, où le marché laitier a été libéralisé, les gouvernements doivent, souvent à répétition venir en aide aux agriculteurs. C’est le cas dans l’Union Européenne.  Pour le contexte je vous suggère 2 textes : l’analyse de François Normand sur le site Les Affaires et intitulé Zoom sur le monde et le texte « Sylvain Charlebois contre la gestion de l’offre : le libre marché qu’il vend n’existe pas » de Martin Nichols, producteur laitier et concepteur Web. 

Mais au championnat des arguments farfelus c’est très certainement le Professeur Sylvain Charlebois de l’Université Dalhousie qui remporte la palme. On l’a déjà entendu dire que la Gestion de l’offre avait provoqué la destruction de volumes importants de lait. On se trouvait plutôt en situation de crise, météorologique entre autres. Aux États-Unis, il n’y a pas de Gestion de l’offre et pourtant il arrive occasionnellement que l’on jette du lait. On a tout simplement trop produit, ce qui n’arrive pas avec le système canadien qui planifie la production en fonction des besoins du marché. C’est ce à quoi servent les quotas. 

Sylvain Charlebois dit aussi que le nombre de fermes laitières ne cessent de diminuer à cause de la Gestion de l’offre. Ben voyons! Au Québec, et ailleurs au Canada, le nombre de fermes laitières a constamment diminué depuis les années 1930-40. Et il n’y avait pas la Gestion de l’offre à l’époque. L’exode rural, la mécanisation, l’incapacité de rentabiliser des entreprises, etc… ont rapidement fait chuter le nombre de fermes.  Aujourd’hui encore des fermes sont vendues, regroupées. Le modèle ici reste cependant toujours la ferme familiale. De quelques dizaines de milliers de fermes laitières au milieu du siècle dernier, il n’en reste que 4333. Loin d’être une cause d’abandon, la Gestion de l’offre est plutôt un stimulant pour les agriculteurs dont les entreprises sont en général très dynamiques.  

Selon une compilation réalisée par Agro Québec, il y a au Québec 1 ferme laitière pour 1875 habitants. Aux États-Unis, une ferme pour 12,500 habitants. Si on appliquait le ratio américain au Québec, il ne resterait plus que 750 fermes laitières. Est-ce bien le Québec que l’on souhaite? 

Sylvain Charlebois ne met pas les choses en perspective. Il agit de la sorte dans différents dossiers, par exemple à propos de Financement Agricole Canada. En fait il semble surtout viser sa PDG, Justine Hendricks, dont il scrute les déplacements et les dépenses sans exposer les raisons qui les justifient.  Et tiens donc, pourquoi ne pas proposer à FAC le même sort que la Gestion de l’offre et du coup libéraliser le système bancaire canadien et abandonner les protections que prévoient les lois canadiennes? Un libre marché bancaire américain, sans garde-fou, pourraient facilement envahir le pays! Avant d’arriver là considérons tout de même que FAC joue un rôle majeur dans le développement de l’agroalimentaire au pays et rapporte des centaines de millions de dollars chaque année au Gouvernement fédéral.  Les services relevant de l’État… ce ne sont pas que des dépenses!  

Revenons à la Gestion de l’offre et Sylvain Charlebois. Il n’évalue pas l’impact qu’aurait la disparition de la Gestion de l’offre sur le tissu socio-économique des régions et du Québec globalement. Seul le libre marché compte et advienne que pourra. Il n’a par ailleurs aucune considération pour le principe pourtant d’une grande préoccupation un peu partout à travers le monde : la sécurité alimentaire. Bien sûr le prix à l’épicerie est important, mais si on ne considère que ce seul élément, alors faisons disparaître toutes fromageries artisanales et tant qu’à y être les petites boulangeries qui ont pris place chez nous au cours des dernières décennies et qui nous donnent un large choix de produits. Les gros industriels laitiers et les multinationales du pain peuvent facilement prendre le relais. Excellent pour la vie et l’économie locales, misère! Allons-y! Pourquoi cultiver des fraises et des framboises ici alors que celles qui nous arrivent des États-Unis sont vendues à la moitié du prix? Les prix sont surtout très bas lorsque nos productions locales sont disponibles. 

Pourquoi vouloir démolir la Gestion de l’offre? Parce que nous sommes les seuls au monde à conserver un tel système? Et après? La Gestion de l’offre est un élément important de notre sécurité alimentaire. En fait il nous faut conserver et même améliorer notre capacité à décider de nous-mêmes de nos productions et de nos politiques en matière d’alimentation.  

Si nous perdons cette capacité et que nous dépendons davantage de l’extérieur nous sommes en danger et là nous ne contrôlerons plus grand-chose surtout pas les prix des aliments. 

Pour l’heure, et il est minuit moins une, il est à craindre que les négociateurs et représentants du Gouvernement fédéral se présentent devant la presse et la société canadienne en affirmant que la Gestion de l’offre a été « sauvegardée », même si on a dû accepter de faire certaines concessions. Répétition d’un discours connu. Et devant cette hypothèse, devrais-je dire cette probabilité, le scénario d’une disparition progressive de la Gestion de l’offre continue de se réaliser. Une loi canadienne protégeant la Gestion de l’offre, qu’est-ce que ça vaut?      

 

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Un commentaire

  1. Une planification ordonnée de l’offre, correlée à la demande, c’est un modèle qui sur papier en tous cas, paraît parfaitement logique. Même les américains sont capables de comprendre ça, et certaines juridictions qui, pour des raisons idéologiques Charleboisiennes, ont libéralisé le marché agroalimentaire en entier, sont probablement à se demander si elles n’ont pas jeté le veau avec le petit lait… Mais puisqu’on est en négociation et que les producteurs agricoles ne sont pas les seuls concernés par l’issue de ces négos, je crois raisonnable d’envisager une ouverture plus grande au lait frais américain sur le marché canadien. Il y a une limite évidente à cette ouverture: un camion de lait réfriégéré du Wisconsin, rendu à Brampton en Ontario, il ne représente probablement pas une si bonne affaire… Et puis dans les classes de lait de transformation, un appel d’air pour la production de masse à moindres coûts de produits génériques, ça me semble un risque calculé.

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