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Alors que Québec veut utiliser les marchés publics comme outil de riposte économique, le gouvernement doit appliquer cette logique à ses propres approvisionnements alimentaires. 

Il faut parfois savoir saisir le moment. 

Hier, la première ministre Christine Fréchette annonçait de nouvelles mesures pour permettre au Québec de mieux répondre à la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump. L’objectif est clair : protéger notre économie, réduire nos vulnérabilités et utiliser davantage notre pouvoir d’achat pour soutenir les entreprises d’ici. 

C’est exactement la bonne direction. 

Mais si le gouvernement veut être cohérent, il doit maintenant regarder dans sa propre cour. Car pendant que Québec demande aux entreprises québécoises de réduire leur dépendance aux États-Unis, le gouvernement continue d’attribuer des contrats majeurs d’approvisionnement alimentaire à des distributeurs appartenant à des groupes américains. 

Et le prochain contrat est justement en train de se jouer. Jusqu’à 287 millions de dollars sur la table. Le Centre d’acquisitions gouvernementales (CAG) est actuellement dans le processus de renouvellement de son important regroupement d’achats de produits d’épicerie. 

L’appel d’offres, publié en juillet dernier, porte sur l’approvisionnement alimentaire des institutions publiques québécoises. Le Plan des acquisitions gouvernementales évaluait ce regroupement à entre 212,5 et 287,5 millions de dollars. La date limite pour soumissionner est le 15 septembre 2026. 

Autrement dit, au moment même où le Québec affirme vouloir riposter aux mesures commerciales américaines, des centaines de millions de dollars de marchés publics sont en train d’être attribués pour les prochaines années. Voilà une occasion exceptionnelle de joindre le geste à la parole. Près de 28 millions de dollars déjà attribués  

Ce n’est pas théorique 

En janvier dernier, le CAG a attribué à Gordon Food Service Canada Ltd., un contrat de 16,775 millions de dollars pour des produits d’épicerie. Et ce contrat s’inscrit dans une réalité plus large. 

Dans l’appel d’offres précédent pour les produits d’épicerie, trois entreprises figuraient parmi les soumissionnaires : Gordon Food Service Canada, Sysco Canada et Groupe Colabor. 

Il ne s’agit donc pas d’un marché où le Québec serait condamné à choisir entre une entreprise américaine et rien. Une entreprise québécoise est déjà dans la course. 

Et c’est précisément ce qui rend la situation intéressante. 

Il faut maintenant poser la vraie question La question n’est pas : « Faut-il interdire les entreprises américaines? » Ce serait une caricature du débat. 

La vraie question est : 

« Lorsqu’une entreprise québécoise est capable d’offrir une solution compétitive et de répondre aux besoins du réseau public, pourquoi l’État québécois ne devrait-il pas utiliser tous les leviers dont il dispose pour lui accorder un avantage? » 

Cette question est d’autant plus légitime que le gouvernement a déjà répondu lui-même. 

En juin dernier, Québec lançait sa Stratégie gouvernementale des marchés publics 2026-2030 et annonçait vouloir faire passer de 50 % à 60 % la part des biens achetés auprès d’entreprises québécoises. Le gouvernement estime que cette mesure pourrait injecter près de 1,9 milliard de dollars supplémentaires dans les entreprises d’ici. 

La même stratégie prévoit explicitement d’accroître la présence des aliments québécois dans les hôpitaux, les écoles et les cégeps. 

Le ministre de l’Agriculture lui-même affirmait alors que l’État devait donner l’exemple et que l’accès aux contrats publics pour les producteurs, transformateurs et pêcheurs d’ici devait être facilité. 

Alors donnons-lui raison. Donnons l’exemple.  

Le moment de vérité du CAG 

Le CAG affirme déjà que ses stratégies d’acquisition doivent tenir compte des orientations gouvernementales en matière d’achat québécois et de retombées économiques régionales, tout en respectant la Loi sur les contrats des organismes publics et les accords commerciaux applicables. 

C’est important. Car il ne s’agit pas de demander au gouvernement de contourner les règles. Il s’agit de lui demander de faire pleinement usage des leviers qui sont déjà à sa disposition. Et le gouvernement vient justement d’annoncer qu’il entend aller plus loin. 

Il faut donc maintenant voire si cette volonté se retrouvera réellement dans le plus important appel d’offres alimentaire actuellement sur la table. 

Qui fournit l’État québécois? Il serait temps que cette information soit beaucoup plus transparente. 

Combien de dollars le CAG verse-t-il actuellement à des distributeurs dont la société mère est américaine? 

Quels sont les contrats concernés? 

Quelle est leur durée? 

Quand arrivent-ils à échéance? 

Quels contrats peuvent être réévalués? 

Quels appels d’offres peuvent être réservés aux entreprises québécoises ou canadiennes lorsque le cadre juridique le permet? 

Et surtout : combien d’entreprises québécoises sont réellement capables de prendre le relais? 

La réponse à cette dernière question est fondamentale. Parce qu’il ne sert à rien de parler d’autonomie économique si nous ne connaissons pas notre propre capacité à approvisionner nos institutions. Or, dans le secteur alimentaire, cette capacité existe. 

La preuve : dans le précédent appel d’offres du CAG pour les produits d’épicerie, Groupe Colabor, une entreprise québécoise, était déjà parmi les soumissionnaires aux côtés de Gordon Food Service et de Sysco Canada. 

Le débat n’est donc plus théorique. 

Le Québec doit maintenant appliquer sa propre stratégie 

Le gouvernement vient de dire que les marchés publics doivent devenir un levier de développement économique. Il vient de fixer une cible de 60 % d’achat québécois. Il vient de dire que les aliments québécois doivent prendre davantage de place dans les institutions publiques. Il vient de dire que l’État doit donner l’exemple. 

Parfait. 

Le prochain appel d’offres du CAG pour les produits d’épicerie constitue justement l’occasion de démontrer que ces engagements ne sont pas que des mots. Et il y a urgence : la période de soumission se termine le 15 septembre. 

Il faut donc poser quatre questions au gouvernement Fréchette : 

  1. Quelle part des contrats alimentaires du CAG est actuellement attribuée à des entreprises contrôlées par des intérêts américains?
  2. Quels sont les montants et les dates d’échéance de ces contrats?
  3. Quels leviers le gouvernement entend-il utiliser dans le nouvel appel d’offres de 212,5 à 287,5 millions de dollars pour favoriser les entreprises québécoises et canadiennes?
  4. Le gouvernement s’engage-t-il à ce que, lorsqu’une entreprise québécoise peut répondre aux mêmes besoins à des conditions compétitives, l’argent des contribuables québécois soit prioritairement dépensé ici?

Ces questions ne sont ni idéologiques ni partisanes. Elles sont simplement cohérentes avec la politique que le gouvernement vient lui-même d’annoncer. Chaque dollar public est aussi un choix économique 

Nous avons trop longtemps considéré les achats gouvernementaux uniquement sous l’angle du prix. Mais le prix n’est qu’une partie de l’équation. Un contrat public peut aussi créer des emplois. Soutenir un siège social. Maintenir une flotte de camions. Faire travailler des producteurs. Faire vivre des transformateurs. Renforcer une chaîne d’approvisionnement. Générer des investissements. Et surtout, réduire notre vulnérabilité à l’égard d’un fournisseur ou d’un marché étranger. 

La guerre commerciale de Donald Trump vient de nous rappeler une vérité fondamentale : une dépendance économique peut rapidement devenir une vulnérabilité stratégique. Nous devons donc profiter de cette crise pour revoir nos réflexes. Pas seulement ceux des entreprises. Les nôtres. 

Le Québec veut riposter? 

Alors qu’il commence par ses propres achats. Il ne s’agit pas de fermer le Québec. Il ne s’agit pas de discriminer arbitrairement les entreprises américaines. Il s’agit de reconnaître une chose toute simple : lorsque l’État dispose d’un choix entre deux fournisseurs capables de répondre adéquatement à ses besoins, le fournisseur qui contribue davantage à la vitalité économique du Québec devrait bénéficier d’un véritable avantage. 

C’est précisément le genre de choix stratégique que nous devons maintenant faire. Parce que si nous demandons à nos entreprises de repenser leurs chaînes d’approvisionnement… Si nous demandons à nos consommateurs de privilégier les produits d’ici… Si nous demandons à nos producteurs et à nos transformateurs d’investir dans notre autonomie alimentaire… Si nous demandons à notre économie de devenir plus résiliente… l’État ne peut pas être le dernier à changer ses propres pratiques. 

Le Québec veut riposter aux tarifs américains? 

Qu’il commence par regarder ses propres factures. Et, dans le secteur alimentaire, qu’il commence par ses propres contrats. Près de 287 millions de dollars sont actuellement sur la table. C’est le moment de savoir si le Québec entend réellement acheter québécois. Ou simplement en parler. 

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